Diagnostic, Porte Beucheresse (2021)


Occupant l’angle sud-ouest de l’intra muros, la porte Beucheresse est la dernière porte de l’enceinte urbaine de Laval à être conservée en élévation. Un projet d’aménagement, porté par la Ville de Laval, consistant à la fois à restaurer et valoriser le monument, a conduit le Préfet de la région Pays de la Loire à prescrire un diagnostic d’archéologie préventive. Ce dernier a été réalisé par le Service archéologie et inventaire général de Laval, sous la forme de 13 tranchées représentant une ouverture d’environ 5 % des élévations (parements, sols, planchers, cloisons). Parallèlement, le sous-sol immédiat du site a été exploré, conformément à la prescription. Pour ce faire, trois des tranchées précitées, implantées sur les parements extérieurs, ont fait l’objet d’un prolongement au sein des niveaux sédimentaires.

La caractérisation de ces données et leur confrontation avec les études et analyses réalisées en complément (céramologie, C14, dendrochronologie), les sources archivistiques et les données archéologiques préexistantes ont permis de répartir les vestiges découverts en sept états principaux. Ces derniers s’échelonnent entre la charnière entre les 12e et 13e siècles et l’Époque Contemporaine. Quant aux structures du sous-sol, la majorité est antérieure à la porte, exception faite d’une possible cave qui lui est contemporaine.

 

Les structures antérieures et contemporaines à la porte

Les principales structures mises en évidence au sein des niveaux sédimentaires sont au nombre de cinq.

La première chronologiquement est une fosse mise au jour dans le passage, d’une largeur supérieure à 2,2 m, et dotée d’un profil en cuvette. Un charbon, issu de son comblement, a permis de la dater par radiocarbone de 3957-3792 av. J.-C. (à 95 % de probabilité), soit de la charnière entre le Néolithique moyen II et le Néolithique récent. Notons qu’une telle découverte est inédite dans le centre-ville. Les rares vestiges connus à ce jour pour Laval se concentrent au nord-ouest du territoire communal (quartier de Grenoux).

La seconde structure est un trou de poteau placé sous le pignon du massif arrière de la tour nord. De forme subcirculaire et d’une largeur maximale de 1,16 m pour une profondeur d’environ 40 cm, elle conserve en son centre le négatif d’un poteau de 25 cm de section. Sa datation s’appuie sur un fragment de céramique et deux datations radiocarbones. Ces trois sources s’accordent pour attribuer ce vestige à la seconde moitié du 10e siècle ou du début du siècle suivant. La datation et la localisation de cette structure interpellent. Cette dernière est non seulement contemporaine de la fondation supposée de l’agglomération lavalloise (1020-1030), mais renvoie à une problématique ancienne, à savoir la possible existence d’une première enceinte urbaine.

Les troisième et quatrième structures sont deux fosses se recoupant. Également localisées dans le passage, elles sont antérieures à la fondation de la porte Beucheresse (12e-13e siècle).

Enfin, une excavation de grandes dimensions a été mise en évidence à l’angle entre la tour nord et le tracé de l’enceinte (cave ?). Son comblement, daté de la fin du 16e siècle ou du début du siècle suivant, a livré un mobilier divers et abondant.

 

État 1 : Édification de la porte Beucheresse (c. 1175-1238)

L’état premier est caractérisé par un mortier de chaux de couleur orange-ocre intégrant de nombreux petits galets roulés ; des parements irréguliers faits de blocs de calcaires bleus lavallois ; et l’emploi, pour les éléments remarquables (archères, arcs, etc.), de pierres de taille en grès verts ou grès ferrugineux dits roussards.

Les résultats du diagnostic permettent d’établir que la porte Beucheresse s’apparente alors déjà à une porte à deux tours hémicylindriques qui devancent et encadrent un passage long. En élévation, ses maçonneries sont conservées sur environ 9 m de haut. La question de leur terminaison sommitale reste entière au terme de l’étude. Il n’a pu être établi si leur arase représente une limite haute, même approximativement, ou le négatif d’un dérasement. Quant aux volumes intérieurs, l’opération a démontré que celui-ci était initialement scindé en deux niveaux (et non trois comme actuellement). Celle-ci a également mis en évidence le fait que l’escalier permettant de gagner les étages depuis le rez-de-chaussée de la tour sud relevait de cet état et qu’il était doté à sa base d’une porte permettant de pénétrer la porte depuis la ville close (il s’agit de l’unique accès ayant pu être établi).

Pour ce qui est de la mise en défense, le principal apport du diagnostic porte sur le sas. Depuis l’extérieur, ce dernier est protégé par une archère surmontant le passage, de deux archères placées au rez-de-chaussée des tours (dont une étudiée et relevée intégralement), d’une herse et enfin d’une porte à deux vantaux. Il est probable que ce dispositif intégrait aussi un assommoir, mais son existence demeure à prouver. Ajoutons qu’une dernière archère a été appréhendée, au 2e niveau de la tour nord. Représentative des ouvertures de tir de cet état, sa fente est simple, haute de 167 cm et large de 4 cm. Il reste, pour terminer cette description, à préciser que l’étude de l’arrachement de la courtine sud-est a révélé que la base de cette élévation relève de cette phase. Bien plus, le mur de ville primitif y est manifestement préservé sur toute sa hauteur, coiffé d’une surélévation (état 2).

La datation de l’état 1 a été établie à partir d’éléments céramiques prélevés dans la tranchée de fondation, d’une datation radiocarbone, de ses caractéristiques architecturales et de la modélisation des données chronologiques du site. Il en ressort un intervalle allant des années 1175 à 1238. Cette datation accrédite l’hypothèse suivant laquelle l’enceinte urbaine et le château, de style philippien l’un comme l’autre, découlent d’un même programme.

 

État 2 : Reprise de la partie sommitale et adaptation à l’artillerie (1375-1414)

Le mode constructif de cette phase diffère peu de celui de l’état 1, si ce n’est par son mortier blanc et doté d’une grande résistance mécanique. En élévation, cette reprise forme le niveau supérieur de la façade ouest (côté extra muros), sans qu’il ait été possible de déterminer si elle représente une surélévation ou un remaniement après dérasement d’un troisième niveau préexistant. Cette incertitude n’existe pas sur la courtine sud-est : l’état 2 y représente une surélévation de la courtine primitive (état 1).

Parmi les ouvertures de tir équipant les niveaux supérieurs de la porte, deux ont pu être formellement associées à cette phase : une archère simple de la tour sud, presque identique à celles de l’état 1 si on excepte l’emploi de moellons (150×6 cm), et une archère-canonnière au-dessus du passage.

Le croisement de deux datations par radiocarbone et des spécificités architecturales de cet état conduit à placer ces constructions dans le dernier quart du 14e siècle ou au début du siècle suivant (avant 1414). Notons que cette datation fait de l’archère-canonnière précitée un cas précoce d’ouverture de tir aménagée ex nihilo pour l’usage d’armes à poudre.

 

État 3 : Des travaux d’après-guerre de Cent Ans (1427-1465)

Cette phase se compose de deux structures associées en raison de datations concordantes.

La première est une pile maçonnée mise en évidence dans la chambre de la herse et dont la fonction n’a pas pu être déterminée (piédroit de porte ?). Sa position stratigraphique et une datation radiocarbone placent son édification entre 1427 et 1465.

La seconde est le plancher du 1er étage du pan de bois adossé au mur arrière de la tour sud et que des analyses dendrochronologiques tendent à dater de 1437 d — 1459 d. La conjonction de deux faits amène à voir à travers cet immeuble une extension apportée à la porte Beucheresse. D’une part, le plancher en question n’est pas traversé par un escalier permettant de passer d’un niveau à un autre et il ne possède aucune trémie permettant un tel aménagement. D’autre part, cet édifice ouvre directement sur l’escalier de la tour sud, par l’intermédiaire de la porte de l’état 1 citée plus haut.

Cela ne peut être démontré à ce stade, mais il est possible que ces aménagements participent d’un programme de modernisation des défenses de la ville au lendemain de la guerre de Cent Ans (Laval est reprise en 1429). Il est à noter à cet égard que le boulevard d’artillerie devançant la porte Beucheresse est érigé à cette époque (après 1427-1429 et avant 1433-1434).

 

État 4 : Rehaussement et reprise de la façade du pan de bois (1530d)

Ce quatrième état, daté par dendrochronologie, se limite à l’immeuble en pan de bois adossé à la tour sud, lequel se voit surélevé d’un niveau et doté d’une nouvelle façade sur rue. Cette dernière témoigne du retour, durant la première moitié du 16e siècle, des encorbellements sur solives débordantes (en lieu et place des encorbellements sur entretoise en vigueur pendant la seconde moitié du 15e siècle et le début du siècle suivant).

 

État 5 : Reprise du mur arrière de la porte et voûtement des niveaux supérieurs (milieu 17e s. — milieu 18e s.)

Ce remaniement de grande ampleur, mais d’emprise incertaine, se concentre sur le mur arrière de la porte (tour sud, chambre de la herse), et plus précisément ses parties supérieures. D’après une datation radiocarbone et les contraintes stratigraphiques, il intervient au sein d’un intervalle large, allant du milieu du 17e siècle au milieu du siècle suivant.

En plan, il se compose pour l’essentiel de trois murs : deux murs parallèles d’orientation est-ouest, qui encadrent la chambre de la herse et prolongent ceux de l’état 2 ; et un mur d’orientation nord-sud, qui reprend la partie supérieure du mur arrière de la porte. En élévation, il s’accompagne de la mise en œuvre d’au moins trois voûtes quasi plates (sommet de la chambre de la herse, 3e et 4e niveaux de la tour sud).

La finalité et l’identité du maître d’ouvrage de ces maçonneries sont questionnées. Au regard de la qualité relative de ces dernières, il est émis l’hypothèse que ces dernières puissent avoir été commanditées par des civils afin de faciliter l’occupation du site.

 

État 6a : Un programme de reprises commun à la tour sud et au 25, rue des Serruriers (automne-hiver 1756-1757d ou printemps 1757d)

 

Ce premier sous-ensemble regroupe les travaux qui relèvent assurément d’un programme architectural unique. Il comprend un nouveau rehaussement de l’immeuble en pan de bois (qui prend alors son aspect actuel), avec l’ajout du troisième niveau de la façade sur rue et la création d’un comble à portiques sur deux niveaux ; la destruction du plancher du 1er étage de la tour sud au profit de deux nouveaux planchers en bois (l’intérieur de la tour passe ainsi de trois à quatre niveaux) ; et une modification profonde des circulations (reprise de l’escalier de l’état ; percement d’un couloir entre le 25, rue des Serruriers et la chambre de la herse, par arrachement partiel du mur arrière de la porte).

Cette reprise coordonnée, qui témoigne de l’affirmation de la fonction résidentielle au sein du monument, intervient durant l’automne-hiver 1756-1757d et/ou le printemps 1757d d’après onze échantillons datés par dendrochronologie.

 

État 6b : L’arasement des courtines (1772 – 1800)

Les autres travaux de la fin de l’Ancien Régime se concentrent sur les courtines. Celle placée au nord de la porte est alors totalement arasée. Bien documentée par les sources écrites, cette destruction est menée en 1788 par le propriétaire de l’hôtel particulier adjacent, autorisé par le pouvoir seigneurial à bâtir en lieu et place une nouvelle façade pour son bien. Cette réalisation s’accompagne selon toute vraisemblance de l’aménagement d’un escalier permettant d’accéder à la terrasse de la porte Beucheresse depuis l’hôtel particulier.

Quant à la courtine présente au sud du monument, elle est pour partie arrachée entre 1772 et 1800 (et l’emprise actuelle de son écorché est fixée avant 1839).

 

État 7 : Les remaniements d’Époque contemporaine

 

Les remaniements de cette période sont nombreux et parfois de grande ampleur. Ils ont toutefois été sciemment évités dans le cadre du diagnostic et les données les renseignant sont donc lacunaires.

Les parements extérieurs font l’objet de diverses reprises qui témoignent d’une volonté grandissante, au cours de la période, d’entretenir, de restaurer, voire de valoriser le monument. En outre, l’archère placée immédiatement au-dessus du passage est rouverte et restaurée durant la décennie 1890. Surtout, un rejointoiement exhaustif, au ciment, est opéré durant le deuxième quart du 20e siècle (sans doute après le classement de la porte au titre des Monuments Historiques, le 06/03/1931).

À l’intérieur de la porte, les modifications sont plus modestes. Il peut être cité la transformation de l’archère du rez-de-chaussée de la tour sud en structure de chauffe, la création de structures ayant pour vocation de capter les eaux s’infiltrant dans l’édifice depuis sa terrasse ou encore une importante suite de papiers peints au sein du 1er étage du 25, rue des Serruriers.